Le Psaume 3 « Seigneur, qu'ils sont nombreux mes adversaires, nombreux à se lever contre moi » en français (AELF) :

Ps 3, 02 : Seigneur, qu'ils sont nombreux mes adversaires, nombreux à se lever contre moi,
Ps 3, 03 : nombreux à déclarer à mon sujet : « Pour lui, pas de salut auprès de Dieu ! »
Ps 3, 04 : Mais toi, Seigneur, mon bouclier, ma gloire, tu tiens haute ma tête.
Ps 3, 05 : A pleine voix je crie vers le Seigneur ; il me répond de sa montagne sainte.
Ps 3, 06 : Et moi, je me couche et je dors ; je m'éveille : le Seigneur est mon soutien.
Ps 3, 07 : Je ne crains pas ce peuple nombreux qui me cerne et s'avance contre moi.
Ps 3, 08 : Lève-toi, Seigneur ! Sauve-moi, mon Dieu ! Tous mes ennemis, tu les frappes à la mâchoire ; les méchants, tu leur brises les dents.
Ps 3, 09 : Du Seigneur vient le salut ; vienne ta bénédiction sur ton peuple !

Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit, pour les siècles des siècles. Amen.


Le Psaume 3 « Appel matinal du juste persécuté » en français (La Bible de Jérusalem, 1998) :

Ps 3, 1 : Psaume. De David. Quand il fuyait devant son fils Absalom.
Ps 3, 2 : Yahvé, qu'ils sont nombreux mes oppresseurs, nombreux ceux qui se lèvent contre moi,
Ps 3, 3 : nombreux ceux qui disent de mon âme "Point de salut pour elle en son Dieu !"
Ps 3, 4 : Mais toi, Yahvé, bouclier qui m'entoures, ma gloire! tu me redresses la tête.
Ps 3, 5 : A pleine voix je crie vers Yahvé, il me répond de sa montagne sainte.
Ps 3, 6 : Et moi, je me couche et m'endors, je m'éveille : Yahvé est mon soutien.
Ps 3, 7 : Je ne crains pas ces gens par milliers qui forment un cercle contre moi.
Ps 3, 8 : Lève-toi, Yahvé! Sauve-moi, mon Dieu! Tu frappes à la joue tous mes adversaires, les dents des impies, tu les brises.
Ps 3, 9 : De Yahvé, le salut! Sur ton peuple, ta bénédiction !

Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit, pour les siècles des siècles. Amen.


Le Psaume 3 en latin :
Ps 3, 1 : psalmus David cum fugeret a facie Abessalon filii sui
Ps 3, 2 : Domine quid multiplicati sunt qui tribulant me multi insurgunt adversum me
Ps 3, 3 : multi dicunt animae meae non est salus ipsi in Deo eius; diapsalma
Ps 3, 4 : tu autem Domine susceptor meus es gloria mea et exaltans caput meum
Ps 3, 5 : voce mea ad Dominum clamavi et exaudivit me de monte sancto suo diapsalma
Ps 3, 6 : ego dormivi et soporatus sum exsurrexi quia Dominus suscipiet me
Ps 3, 7 : non timebo milia populi circumdantis me exsurge Domine salvum me fac Deus meus
Ps 3, 8 : quoniam tu percussisti omnes adversantes mihi sine causa dentes peccatorum contrivisti
Ps 3, 9 : Domini est salus et super populum tuum benedictio tua


Gloria Patri et Filio et Spiritui Sancto sicut erat in principio et nunc et semper et in sæcula sæculorum. Amen.





La Catéchèse de Benoît XVI sur le Psaume 3 :

Chers frères et sœurs,

Nous reprenons aujourd’hui les audiences place Saint-Pierre et, à l’« école de la prière » que nous vivons ensemble en ces catéchèses du mercredi, je voudrais commencer à méditer sur certains psaumes qui, comme je le disais au mois de juin dernier, forment le « livre de prière » par excellence. Le premier Psaume sur lequel je m’arrête est un Psaume de lamentation et de supplication empreint d’une profonde confiance, dans lequel la certitude de la présence de Dieu fonde la prière qui jaillit d’une situation de difficulté extrême dans laquelle se trouve l’orant. Il s’agit du psaume 3, rapporté par la tradition juive à David au moment où il fuit son fils Absalom (cf. v. 1) : il s’agit de l’un des épisodes les plus dramatiques et douloureux de la vie du roi, lorsque son fils usurpe son trône royal et le contraint à quitter Jérusalem pour sauver sa vie (cf. 2 S 15sq). La situation de danger et d’angoisse ressentie par David est donc l’arrière-plan de cette prière et aide à la comprendre, en se présentant comme la situation typique dans laquelle un tel Psaume peut être récité. Dans le cri du Psalmiste, chaque homme peut reconnaître ces sentiments de douleur, d’amertume et dans le même temps de confiance en Dieu qui, selon le récit biblique, avaient accompagné la fuite de David de sa ville.

Le Psaume commence par une invocation au Seigneur : « Seigneur, qu’ils sont nombreux mes oppresseurs, nombreux ceux qui se lèvent contre moi, nombreux ceux qui disent de mon âme : “Point de salut pour elle en son Dieu !” » (vv. 2-3). La description que fait l’orant de sa situation est donc marquée par des tons fortement dramatiques. Par trois fois, on répète l’idée de multitude — « nombreux » — qui, dans le texte original, est exprimée à travers la même racine hébraïque, de façon à souligner encore plus l’immensité du danger, de façon répétitive, presque entêtante. Cette insistance sur le nombre et la multitude des ennemis sert à exprimer la perception, de la part du Psalmiste, de la disproportion absolue qui existe entre lui et ses persécuteurs, une disproportion qui justifie et fonde l’urgence de sa demande d’aide : les oppresseurs sont nombreux, ils prennent le dessus, tandis que l’orant est seul et sans défense, à la merci de ses agresseurs. Et pourtant, le premier mot que le Psalmiste prononce est : « Seigneur » ; son cri commence par l’invocation à Dieu. Une multitude s’approche et s’insurge contre lui, engendrant une peur qu’amplifie la menace, la faisant apparaître encore plus grande et terrifiante ; mais l’orant ne se laisse pas vaincre par cette vision de mort, il maintient fermement sa relation avec le Dieu de la vie et s’adresse tout d’abord à Lui pour rechercher de l’aide. Mais les ennemis tentent également de briser ce lien avec Dieu et de briser la foi de leur victime. Ils insinuent que le Seigneur ne peut intervenir, et affirment que pas même Dieu ne peut le sauver. L’agression n’est donc pas seulement physique, mais touche la dimension spirituelle : « Le Seigneur ne peut le sauver » — disent-ils, — le noyau central de l’âme du Psalmiste doit être frappé. C’est l’extrême tentation à laquelle le croyant est soumis, c’est la tentation de perdre la foi, la confiance dans la proximité de Dieu. Le juste surmonte la dernière épreuve, reste ferme dans la foi et dans la certitude de la vérité et dans la pleine confiance en Dieu, et précisément ainsi, trouve la vie et la vérité. Il me semble qu’ici, le Psaume nous touche très personnellement : dans de nombreux problèmes, nous sommes tentés de penser que sans doute, même Dieu ne me sauve pas, ne me connaît pas, n’en a peut-être pas la possibilité ; la tentation contre la foi est l’ultime agression de l’ennemi, et c’est à cela que nous devons résister, et nous trouverons Dieu et nous trouverons la vie.

L’orant de notre Psaume est donc appelé à répondre par la foi aux attaques des impies : les ennemis — comme je l’ai dit — nient que Dieu puisse l’aider, et lui, en revanche, l’invoque, l’appelle par son nom, « Seigneur », et ensuite s’adresse à Lui en un tutoiement emphatique, qui exprime un rapport stable, solide, et qui contient en soi la certitude de la réponse divine : « Mais toi, Seigneur, mon bouclier, ma gloire tu tiens haute ma tête. A pleine voix je crie vers le Seigneur ; il me répond de sa montagne sainte » (vv. 4-5). La vision des ennemis disparaît à présent, ils n’ont pas vaincu car celui qui croit en Dieu est sûr que Dieu est son ami : il reste seulement le « Tu » de Dieu ; aux « nombreux » s’oppose à présent une seule personne, mais beaucoup plus grande et puissante que beaucoup d’adversaires. Le Seigneur est aide, défense, salut ; comme un bouclier, il protège celui qui se confie à Lui, et il lui fait relever la tête, dans le geste de triomphe et de victoire. L’homme n’est plus seul, ses ennemis ne sont pas imbattables comme ils semblaient, car le Seigneur écoute le cri de l’opprimé et répond du lieu de sa présence, de sa montagne sainte. L’homme crie, dans l’angoisse, dans le danger, dans la douleur ; l’homme demande de l’aide, et Dieu répond. Ce mélange du cri humain et de la réponse divine est la dialectique de la prière et la clef de lecture de toute l’histoire du salut. Le cri exprime le besoin d’aide et fait appel à la fidélité de l’autre ; crier signifie poser un geste de foi dans la proximité et dans la disponibilité à l’écoute de Dieu. La prière exprime la certitude d’une présence divine déjà éprouvée età laquelle on croit, qui dans la réponse salvifique de Dieu se manifeste en plénitude. Cela est important : que dans notre prière soit importante, présente, la certitude de la présence de Dieu. Ainsi, le Psalmiste, qui se sent assiégé par la mort, confesse sa foi dans le Dieu de la vie qui, comme un bouclier, l’enveloppe d’une protection invulnérable ; celui qui pensait être désormais perdu peut relever la tête, car le Seigneur le sauve ; l’orant, menacé et raillé, est dans la gloire, car Dieu est sa gloire.

La réponse divine qui accueille la prière donne au Psalmiste une sécurité totale ; la peur aussi est finie, et le cri s’apaise dans la paix, dans une profonde tranquillité intérieure : « Et moi, je me couche et je dors ; je m’éveille : le Seigneur est mon soutien. Je ne crains pas ce peuple nombreux qui me cerne et s’avance contre moi » (vv. 6-7). L’orant, bien qu’au milieu du danger et de la bataille, peut s’endormir tranquille, dans une attitude sans équivoque d’abandon confiant. Autour de lui ses adversaires montent leurs campements, l’assiègent, ils sont nombreux, ils se dressent contre lui, se moquent de lui et tentent de le faire tomber, mais lui en revanche se couche et dort tranquille et serein, certain de la présence de Dieu. Et à son réveil, il trouve encore Dieu à côté de lui, comme un gardien qui ne dort pas (cf. Ps 121, 3-4), qui le soutient, le tient par la main, ne l’abandonne jamais. La peur de la mort est vaincue par la présence de Celui qui ne meurt pas. Et précisément la nuit, peuplée de craintes ataviques, la nuit douloureuse de la solitude et de l’attente angoissée, se transforme à présent : ce qui évoque la mort devient présence de l’Eternel.

A l’aspect visible de l’assaut ennemi, massif, imposant, s’oppose l’invisible présence de Dieu, avec toute son invincible puissance. Et c’est à Lui que de nouveau le Psalmiste, après ses expressions de confiance, adresse sa prière : « Lève-toi, Seigneur ! Sauve-moi, mon Dieu ! » (v. 8a). Les agresseurs « se levaient » (cf. v. 2) contre leur victime. En revanche celui qui « se lèvera », c’est le Seigneur, et il les abattra. Dieu le sauvera, en répondant à son cri. C’est pourquoi le Psaume se conclut avec la vision de la libération du danger qui tue et de la tentation qui peut faire périr. Après la demande adressée au Seigneur de se lever pour le sauver, l’orant décrit la victoire divine : les ennemis qui, avec leur injuste et cruelle oppression, sont le symbole de tout ce qui s’oppose à Dieu et à son plan de salut, sont vaincus. Frappés à la bouche, ils ne pourront plus agresser avec leur violence destructrice et ils ne pourront plus insinuer le mal du doute dans la présence et dans l’action de Dieu : leur parole insensée et blasphème sera définitivement démentie et réduite au silence par l’intervention salvifique du Seigneur (cf. v. 8bc). Ainsi, le Psalmiste peut conclure sa prière avec une phrase aux connotations liturgiques qui célèbre, dans la gratitude et dans la louange, le Dieu de la vie : « Du Seigneur, le salut ! Sur ton peuple, ta bénédiction ! » (v. 9).

Chers frères et sœurs, le Psaume 3 nous a présenté une supplique pleine de confiance et de réconfort. En priant ce Psaume, nous pouvons faire nôtres les sentiments du Psalmiste, figure du juste persécuté qui trouve en Jésus son accomplissement. Dans la douleur, dans le danger, dans l’amertume de l’incompréhension et de l’offense, les paroles du Psaume ouvrent notre cœur à la certitude réconfortante de la foi. Dieu est toujours proche — même dans les difficultés, dans les problèmes, dans les ténèbres de la vie — il écoute, il répond et il sauve à sa façon. Mais il faut savoir reconnaître sa présence et accepter ses voies, comme David dans sa fugue humiliante de son fils Absalom, comme le juste persécuté dans le Livre de la Sagesse et, en dernier et jusqu’au bout, comme le Seigneur Jésus sur le Golgotha. Et lorsque, aux yeux des impies, Dieu semble ne pas intervenir et que le Fils meurt, c’est précisément alors que se manifeste, pour tous les croyants, la vraie gloire et la réalisation définitive du salut. Que le Seigneur nous donne foi, qu’il vienne en aide à notre faiblesse et qu’il nous rende capable de croire et de prier à chaque angoisse, dans les nuits douloureuses du doute et dans les longs jours de douleur, en nous abandonnant avec confiance à Lui, qui est notre « bouclier » et notre « gloire ». Merci.

Benoît XVI - 7 septembre 2011



Commentaire de Saint Augustin sur le Psaume 3 de David quand il fuyait devant la face de son fils Absalon : « David en face d’Absalon ou Jésus en face de Judas »  :

L’Eg1ise triomphe de ses persécuteurs, et l’âme chrétienne de ses passions.


1. Ces paroles du psaume 3 : « Je me suis endormi, j’ai pris mon sommeil ; puis je me suis éveillé, parce que le Seigneur est mon protecteur (Ps. III, 6) », nous font croire qu’il faut l’appliquer à la personne du Christ ; car elles conviennent beaucoup mieux à la Passion et à la Résurrection du Seigneur, qu’à ce fait que nous raconte l’histoire, que David s’enfuit devant la face de son fils révolté contre lui (II Rois, XV, 17). Et comme il est écrit des disciples du Christ : « Tant que l’époux est avec eux, les fils de l’époux ne jeûnent point (Matt. IX, 15) » ; il n’est pas étonnant qu’un fils impie soit la figure de ce disciple impie qui trahit son maître. Au point de vue historique, on pourrait dire, il est vrai, que le Christ a fui devant lui, alors qu’Il se retira sur la montagne avec les autres, quand le disciple se séparait de Lui ; mais au sens spirituel, quand le Fils de Dieu, la force et la sagesse de Dieu, se retira de l’âme de Judas, le démon l’envahit aussitôt, ainsi qu’il est écrit : « Le diable entra dans son cœur (Jean, XIII, 2) » ; on peut dire alors que le Christ s’enfuit de Judas; non pas que le Christ ait cédé devant le diable, mais bien qu’après la sortie du Christ, le diable prit possession. Cet abandon de la part de Jésus, est appelé une fuite par le Prophète, selon moi, parce qu’il se fit promptement. C’est encore ce que nous indique cette Parole du Seigneur : « Fais promptement ce que tu fais (Ibid. 27) ». Il nous arrive aussi de dire en langage ordinaire : Cela me fuit ou m’échappe, quand quelque chose ne revient point à notre pensée, et l’on dit d’un homme très-savant que rien ne lui échappe. Ainsi la vérité échappait à l’âme de Judas quand elle cessa de l’éclairer. Absalon, d’après plusieurs interprètes, signifie, en langue latine, « Paix de son père ». Il paraît sans doute étonnant que, soit Absalon qui, selon l’histoire des rois, fit la guerre à son père, soit Judas, que l’histoire du Nouveau Testament nous désigne comme le traître qui livra le Seigneur, puisse être appelé Paix de son père. Mais un lecteur attentif voit que dans cette guerre, il y avait paix dans le cœur de David, pour ce fils dont il pleura si amèrement le trépas, en s’écriant : « Absalon, mon fils, qui me donnera de mourir pour toi (II Rois, XVIII, 33) ? » Et quand le récit du Nouveau Testament nous montre cette grande, cette admirable patience du Seigneur, qui tolère Judas comme s’il était bon ; qui n’ignore point ses pensées, et néanmoins l’admet à ce festin où Il recommande et donne à ses disciples son Corps et son Sang sous des figures ; qui, dans l’acte même de la trahison, l’accueille par un baiser, on voit aisément que le Christ ne montrait que la paix au traître, alors que le cœur de celui-ci était en proie à de si criminelles pensées. Absalon est donc appelé Paix de son père, parce que son père avait pour lui des sentiments de paix, dont ce criminel était loin.

2. « Seigneur, combien sont nombreux ceux qui me persécutent (Ps. III, 2) ! » Si nombreux, que même parmi mes disciples, il s’en trouve pour grossir la foule de mes ennemis : « Combien se soulèvent contre moi ; combien de voix crient à mon âme: Point de salut pour toi en ton Dieu ! (Ibid. 3) » Il est évident que s’ils croyaient à sa résurrection ils ne le mettraient point à mort. De là viennent ces provocations : « S’il est Fils de Dieu, qu’il descende de la croix » ; et : « Il a sauvé les autres, et ne peut se sauver (Matt. XXVII, 42) ». Judas lui-même ne l’aurait donc point livré s’il n’eût été du nombre de ceux qui disaient au Christ avec mépris : « Point de salut pour lui, en son Dieu ».

3. « Mais toi, ô Dieu, tu es mon protecteur (Ps., III, 4). » C’est dans son humanité que Jésus parle ainsi à son Père; car pour protéger l’homme, le Verbe s’est fait chair. « Vous êtes ma gloire ». Il appelle Dieu sa gloire, cet homme auquel s’est uni le Verbe de Dieu, de manière à le faire Dieu avec lui. Belle leçon aux superbes, qui ferment, l’oreille quand on leur dit : « Qu’avez-vous que vous n’ayez reçu ? Et si vous avez reçu, pourquoi vous glorifier, comme si vous n’aviez point reçu (I Cor., IV, 7) ? » « C’est vous, Seigneur, qui relevez ma tête ». La tête, selon moi, se dit ici de l’esprit humain, qui est bien la tête de notre âme ; et cette âme s’est tellement unie, et en quelque sorte mélangée par l’Incarnation, à la sublime grandeur du Verbe, que les opprobres de la passion ne l’ont point fait déchoir.

4. « De ma voix j’ai crié vers le Seigneur (Ps. III, 5) » : non pas de cette voix corporelle, qui devient sonore par la répercussion de l’air ; mais de cette voix du cœur, que l’homme n’entend point, mais qui s’élève à Dieu comme un cri ; de cette voix de Susanne (Dan. XIII, 44) qui fut exaucée, et avec laquelle Dieu nous a recommandé de prier, dans nos chambres closes, ou plutôt sans bruit, et dans le secret des cœurs (Matt. VI, 6). Et que l’on ne dise point qu’il y a moins de supplication dans cette voix, quand notre bouche ne laisse entendre aucune parole sensible : puisque dans la prière silencieuse de notre cœur, une pensée étrangère au sentiment de nos supplications nous empêche de dire : « Ma voix s’est élevée jusqu’au Seigneur ». Cette parole n’est vraie en nous que quand l’âme, s’éloignant, dans l’oraison, et de la chair, et de toute vue terrestre, parle seule à seul au Seigneur qui l’entend. Elle prend le nom de cri, à cause de la rapidité de son élan. « Et il m’a exaucé du haut de sa montagne sainte ». Un autre prophète appelle « montagne » le Seigneur lui-même, quand il écrit qu’une pierre détachée sans la main d’un homme, s’éleva comme une grande montagne (Dan., II, 35). Mais cela ne peut s’entendre de sa personne même, à moins de faire dire au Christ : Le Seigneur m’a exaucé, « de moi-même » comme de sa montagne sainte, car il habite en moi comme en sa hauteur. Mais il est mieux et plus court d’entendre que le Seigneur l’a exaucé du haut de sa justice. Car il devait à sa justice de ressusciter l’innocent mis à mort, à qui l’on a rendu le mal pour le bien, et de châtier ses persécuteurs. Nous lisons en effet que « la justice de Dieu est élevée comme les montagnes (Ps. XXXV, 7) ».

5. « Pour moi, je me suis endormi, j’ai pris mon sommeil (Ps. III, 6) ». Il n’est pas inutile de remarquer cette expression, « pour moi », qui montre que c’est par sa volonté qu’il a subi la mort, selon cette parole : « C’est pour cela que mon Père m’aime, parce que je donne ma vie, afin que je la reprenne de nouveau. Nul ne me l’ôte : j’ai le pouvoir de la donner, comme j’ai le pouvoir de la reprendre (Jean, X, 17, 18) ». Ce n’est donc pas vous, dit-il, qui m’avez saisi malgré moi, et qui m’avez tué : mais « moi, j’ai dormi, j’ai pris mon sommeil, et je me suis éveillé, parce que le Seigneur me protège ». Mille fois dans l’Ecriture le sommeil se dit pour la mort ; ainsi l’Apôtre a dit : « Je ne veux rien vous laisser ignorer, mes frères, au sujet de ceux qui dorment (I Thess. IV, 12) ». Ne demandons point pourquoi le Prophète ajoute : « J’ai pris mon sommeil », après avoir dit : « J’ai dormi ». Ces répétitions sont d’usage dans les Ecritures, comme nous en avons montré beaucoup dans le psaume second. Dans d’autres exemplaires, on lit : « J’ai dormi, j’ai goûté un profond sommeil », et autrement encore en d’autres comme ils ont pu comprendre ces mots du grec, « ego de ekoimeten kai uposa ». Peut-être l’assoupissement désignerait-il le mourant, et le sommeil celui qui est mort, puisque l’on passe de l’assoupissement au sommeil, comme de la somnolence à la veille complète. Gardons-nous de ne voir dans ces répétitions des livres saints que de futiles ornements du discours. « Je me suis assoupi, j’ai dormi profondément », se dit très-bien pour : Je me suis abandonné aux douleurs que la mort a couronnées. « Je me suis éveillé, parce que le Seigneur me soutiendra (Ps. III, 6) ». Remarquons ici que dans le même verset, le verbe est au passé, puis au futur. Car « j’ai dormi » est du passé; et « soutiendra » est au futur; comme si le Christ ne pouvait en effet ressusciter que par le secours du Seigneur. Mais dans les prophéties, le futur se met pour le passé, avec la même signification. Ce qui est annoncé pour l’avenir est au futur selon le temps, mais dans la science du Prophète, c’est un fait accompli. On trouve aussi des expressions au présent, et qui seront expliquées à mesure qu’elles se présenteront.

6. « Je ne craindrai pas cette innombrable « populace qui m’environne (Ps. III, 7) ». L’Evangile a parlé de cette foule qui environnait Jésus souffrant sur la croix (Matt. XXVII, 39). « Lève-toi, Seigneur, sauve-moi, ô mon Dieu (Ps. III, 7) ». Cette expression, « lève-toi », ne s’adresse pas à un Dieu qui sommeille, ou qui se repose; mais il est d’ordinaire, dans les saintes Ecritures, d’attribuer à la personne de Dieu ce qu’il fait en nous : non point toujours, sans doute, mais quand cela se peut dire convenablement, comme on dit que c’est Dieu qui parle, quand un prophète ou un apôtre, ou quelque messager de la vérité, a reçu de lui le don de parler. Delà ce mot de saint Paul : « Voulez-vous éprouver la puissance du Christ qui parle par ma bouche ? » Il ne dit pas : De celui qui m’éclaire, ou qui m’ordonne de parler ; mais il attribue sa parole même à celui qui l’a chargé de l’annoncer.

7. « Parce que c’est toi qui as frappé tous ceux qui s’élevaient contre moi sans motif (II Cor. XIII, 3) ». N’arrangeons point les paroles, de manière à ne former qu’un même verset : « Lève-toi, Seigneur, sauve-moi, ô mon Dieu, voilà que tu as frappé tous ceux qui s’élevaient contre moi sans motif ». Si le Seigneur l’a sauvé, ce n’est point parce qu’il a frappé ses ennemis, il ne les a frappés au contraire qu’après l’avoir sauvé. Ces paroles appartiennent donc à ce qui suit, de manière à former ce sens : « Voilà que tu as frappé ceux qui s’élevaient contre moi sans motif, tu as brisé les dents des pécheurs (Ps. III, 9) » : c’est-à-dire, c’est en brisant les dents des pécheurs, que tu as frappé mes adversaires. C’est en effet le châtiment des adversaires qui a brisé leurs dents, ou plutôt anéanti et comme réduit en poussière les paroles des pécheurs qui déchiraient le Fils de Dieu par leurs malédictions : ces dents seraient alors des malédictions, dans le même sens que l’Apôtre a dit : « Si vous vous mordez les uns les autres, prenez garde que vous ne vous détruisiez les uns les autres (Gal. V, 15) ». Ces dents des pécheurs peuvent se dire encore des princes des pécheurs, qui usent de leur autorité pour retrancher quelque membre de la société des bons et l’incorporer avec les méchants. A ces dents sont opposées les dents de 1’Eglise, qui s’efforce d’arracher à l’erreur des païens et des dogmes hérétiques, les vrais croyants, et de se les unir, à elle qui est le corps du Christ. C’est encore avec ces dents qu’il fut recommandé à Pierre de manger des animaux mis à mort (Act. X, 13), c’est- à-dire de faire mourir chez les Gentils ce qu’ils étaient, pour les transformer en ce qu’il était lui-même. Enfin, ces mêmes dents ont fait dire à l’Eglise : « Tes dents sont comme un troupeau de brebis qui montent du lavoir ; nulle qui ne porte un double fruit, ou qui demeure stérile (Cant. IV, 2; VI, 5) ». Belle image de ceux qui instruisent, et qui vivent selon les préceptes qu’ils donnent ; qui accomplissent cette recommandation : « Que vos œuvres brillent aux yeux des hommes, afin qu’ils bénissent votre Père qui est dans les cieux (Matt. V, 16) ». Cédant à l’autorité de ces prédicateurs, les hommes croient au Dieu qui parle et qui agit en eux, se séparent du siècle selon lequel ils vivaient, pour devenir membres de l’Eglise. Des prédicateurs qui obtiennent de semblables résultats, se nomment avec raison des dents semblables aux brebis que l’on vient de tondre, parce qu’ils ont déposé le fardeau des terrestres soucis, qu’ils montent du lavoir, ou du bain du Sacrement de Baptême, qui les a purifiés de toute souillure, et qu’ils engendrent un double fruit. Ils accomplissent en effet les deux préceptes dont il est dit : « Ces deux préceptes renferment la loi et les Prophètes (Ibid. XII, 40) » ; car ils aiment Dieu de tout leur cœur, de toute leur âme, de tout leur esprit, et le prochain comme eux-mêmes. Nul chez eux n’est stérile puisqu’ils fructifient ainsi pour Dieu. En ce sens donc nous devons entendre : « Tu as brisé les dents des pécheurs », puisque tu as anéanti les princes des pécheurs en frappant ceux qui gratuitement s’élevaient contre moi. Le récit de l’Evangile nous montre en effet que les princes persécutaient Jésus, et que la multitude le traitait avec honneur.

8. « Le salut vient du Seigneur ; et que tes bénédictions, ô Dieu, se répandent sur ton peuple (Ps. III, 9) ». Dans le même verset, le Prophète enseigne aux hommes ce qu’ils doivent croire, et il prie pour ceux qui croient. Car cette partie : « Le salut vient du Seigneur », s’adresse aux hommes; mais l’autre partie n’est pas : « Et que sa bénédiction se repose sur son peuple », ce qui serait entièrement pour les hommes. Le Prophète s’adresse à Dieu en faveur du peuple à qui il a dit : « Le salut vient du Seigneur ». Qu’est-ce à dire ? Sinon : Que nul ne se confie en soi-même, parce que c’est à Dieu seul de nous délivrer de la mort du péché. « Malheureux homme que je suis », dit en effet l’Apôtre, « qui me délivrera de ce corps de mort ? La grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre Seigneur (Rom. VII, 24, 25) ». Mais toi, Seigneur, bénis ton peuple qui attend de toi son salut.

9. On pourrait, dans un autre sens, appliquer ce psaume à la personne du Christ, qui parlerait dans sa totalité. Je dis totalité, à cause du, corps dont il est le chef, selon cette parole de l’Apôtre : « Vous êtes le corps et les membres du Christ (I Cor. XII, 27) ». Il est donc le chef de cette corporation. Aussi est-il dit ailleurs : « Faisant la vérité dans ta charité, croissons de toute manière en Jésus notre chef, par qui tout le corps est joint et uni (Ephés. IV, 15, 16) ». C’est donc l’Eglise avec son chef, qui, jetée dans les tourmentes des persécutions, sur toute la terre, comme nous l’avons déjà vu, s’écrie par la bouche du Prophète ; « Combien sont nombreux, Seigneur, ceux qui me persécutent, combien s’élèvent contre moi (Ps. III, 2) », pour exterminer le nom chrétien ! « Beaucoup disent à mon âme : Point de salut pour toi dans ton Dieu (Ibid. 3) ». Car ils ne concevraient point l’espoir de perdre l’Eglise qui s’accroît partout, s’ils ne croyaient que Dieu n’en prend aucun souci. « Mais toi, Seigneur, tu me soutiendras (Ibid. 4) » par Jésus-Christ. C’est en son humanité que l’Eglise a trouvé l’appui du Verbe, « qui s’est fait chair pour habiter parmi nous (Jean, I, 14) », et qui nous a fait asseoir dans les cieux avec lui (Ephés. II, 6). Car où va le chef, les membres doivent aller aussi. « Qui nous séparera de l’amour du Christ (Rom. VIII, 35) ? » L’Eglise a donc raison de dire à Dieu : « Tu es mon appui, ma gloire ». Loin de s’attribuer son excellence, elle comprend qu’elle la doit à la grâce et à la miséricorde de Dieu. « Toi qui élèves ma tête », ou celui qui s’est levé le premier d’entre les morts pour monter aux cieux. « Ma voix s’est élevée jusqu’au Seigneur, et il m’a exaucé du haut de sa montagne sainte (Ps. III, 5) ». Telle est la prière des saints, parfum suave qui s’élève en présence du Seigneur. L’Eglise est exaucée du haut de cette montagne sainte qui est son chef, ou des hauteurs de cette justice qui délivre les élus et châtie les persécuteurs. Le peuple de Dieu peut dire aussi : « Moi, j’ai sommeillé, je me suis endormi, et je me suis levé, parce que le Seigneur me protégera (Ibid. 6) », afin de l’unir intimement à son chef. C’est à ce peuple qu’il est dit encore : « Lève-toi de ton sommeil : sors d’entre les morts, et tu seras éclairé par le Christ (Ephés. V, 14) ». Ce peuple est tiré du milieu des pécheurs enveloppés dans cette sentence : « Ceux qui dorment, dorment dans les ténèbres (I Thess. V, 7) ». Qu’il dise encore : « Je ne redoute point cette populace innombrable qui m’environne (Ps. III, 7) », ces nations infidèles qui me serrent de près, pour étouffer, si elles pouvaient, le nom chrétien. Pourquoi les craindre, quand le sang des martyrs est comme une huile qui attise le feu de l’amour du Christ ? « Lève-toi, Seigneur, sauve-moi, ô mon Dieu (Ibid.) ». Telle est la prière du corps à son chef. Le corps fut sauvé, quand ce chef se leva pour monter aux cieux, emmenant captive la captivité, et distribuant ses dons aux hommes (Ps. LXVIII, 19). Le Prophète voyait par avance toutes les terres, où la moisson mûre, dont il est question, dans l’Evangile (Matt. IX, 37), a fait descendre le Seigneur; et cette moisson trouve son salut dans la Résurrection de Celui qui a daigné mourir pour nous. « Tu as frappé ceux qui se déclaraient mes ennemis sans sujet, tu as brisé les dents des pécheurs (Ps. III, 8) ». Le triomphe de l’Eglise a couvert de confusion les ennemis du nom chrétien, et anéanti leurs malédictions comme leur puissance. Croyez donc bien, enfants des hommes, que « le salut vient du Seigneur », et « toi, ô mon Dieu, que ta bénédiction se répande sur ton peuple (Ps. III, 9) ».

10. Quand les vices et les passions sans nombre nous assujettissent au péché malgré nos efforts, chacun de nous peut dire : « Seigneur, combien sont nombreux ceux qui me persécutent, combien s’élèvent contre moi (Ps. III, 2) ! »Et comme bien souvent l’accumulation des maladies fait désespérer de la guérison, notre âme se trouvant en butte à l’arrogance du vice, aux suggestions du diable et de ses anges, et arrivant au désespoir, peut dire en toute vérité : « Combien me disent : Point de salut pour toi en ton Dieu. Mais toi, Seigneur, tu es mon soutien (Ibid. 3, 4) ». Car notre espérance est dans le Christ qui a daigné prendre la nature humaine. « Tu es ma gloire », d’après cette règle qui nous défend de nous rien attribuer. « C’est toi qui élèves ma tête », ou celui qui est notre chef à tous, ou même notre esprit, qui est la tête pour l’âme et pour le corps. Car « l’homme est le chef de la femme, comme le Christ est le chef de l’homme (I Cor. XI, 3) ». Mais l’esprit s’élève, quand nous pouvons dire : « Je suis soumis par l’esprit à la loi de Dieu (Rom. VII, 5) », en sorte que tout dans l’homme soit soumis et apaisé, quand la résurrection de la chair absorbera la mort dans son triomphe (I Cor. XV, 54). « Ma voix s’est élevée jusqu’au Seigneur » : cette voix intime et puissante. « Et il m’a exaucé du haut de la montagne sainte », ou par celui qu’il envoie à notre aide, et dont la médiation lui fait exaucer nos prières. « Moi, j’ai sommeillé, je me suis endormi; et je me suis levé, parce que le Seigneur sera mon appui (I Cor. XV, 54) ». Quelle âme fidèle ne peut tenir ce langage, en voyant que ses péchés ont disparu, par sa régénération gratuite ? « Je ne craindrai point ce peuple nombreux qui m’environne (Ps. III, 5) ». En dehors, des épreuves que l’Eglise a dû subir et subit encore, chacun a ses tentations; et quand il se sent entravé, qu’il s’écrie : « Lève-toi, Seigneur, sauve-moi, ô mon Dieu »; c’est-à-dire, fais-moi triompher. « Tu as frappé tous ceux qui s’élevaient contre moi sans sujet (Ibid. 7) ».Cette prophétie s’applique à Satan et à ses anges, qui luttent, non seulement contre tout le corps mystique de Jésus-Christ, mais contre chacun des membres. « Tu as brisé les dents des pécheurs ». Chacun de nous a ses ennemis qui le maudissent ; il a en outre les fauteurs du mal qui cherchent à nous retrancher du corps de Jésus-Christ. Mais le salut appartient au Seigneur ». Evitons l’orgueil et disons : « Mon âme s’est attachée à ta suite (Ps. LXII, 3) », et « que ta bénédiction soit sur ton peuple (Ps. III, 9) », ou sur chacun de nous.


Saint Augustin (354-430)

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