Vous écoutez le « Psaume 4 » psalmodié en latin par les Moines Bénédictins de l’Abbaye de Solesmes :


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Le Psaume 4 : « Quand je crie, réponds-moi, Dieu, ma justice ! Toi qui me libères dans la détresse, pitié pour moi, écoute ma prière ! » en français (AELF) :

Ps 4, 2 : Quand je crie, réponds-moi, Dieu, ma justice ! Toi qui me libères dans la détresse, pitié pour moi, écoute ma prière !
Ps 4, 3 : Fils des hommes, jusqu'où irez-vous dans l'insulte à ma gloire, l'amour du néant et la course au mensonge ?
Ps 4, 4 : Sachez que le Seigneur a mis à part son fidèle, le Seigneur entend quand je crie vers lui.
Ps 4, 5 : Mais vous, tremblez, ne péchez pas ; réfléchissez dans le secret, faites silence.
Ps 4, 6 : Offrez les offrandes justes et faites confiance au Seigneur.
Ps 4, 7 : Beaucoup demandent : « Qui nous fera voir le bonheur ? » Sur nous, Seigneur, que s'illumine ton visage !
Ps 4, 8 : Tu mets dans mon cœur plus de joie que toutes leurs vendanges et leurs moissons.
Ps 4, 9 : Dans la paix moi aussi, je me couche et je dors, car tu me donnes d'habiter, Seigneur, seul, dans la confiance.

Gloire au Père, au Fils, et au Saint-Esprit, pour les siècles des siècles. Amen.


Le Psaume 4 – « Prière du soir » en français (La Bible de Jérusalem, 1998) :

Accepter de faire taire les bruits du monde et s'ouvrir à la confiance sont deux voies sûres pour goûter la paix de Dieu

Ps 4, 1 : Du maître de chant. Avec instruments à cordes. Psaume. De David.
Ps 4, 2 : Quand je crie, réponds-moi, Dieu de ma justice, dans l'angoisse tu m'as mis au large pitié pour moi, écoute ma prière !
Ps 4, 3 : Fils d'homme, jusqu'où s'alourdiront vos cœurs, pourquoi ce goût du rien, cette course à l'illusion?
Ps 4, 4 : Sachez-le, pour son ami Yahvé fait merveille, Yahvé écoute quand je crie vers lui.
Ps 4, 5 : Frémissez et ne péchez plus, parlez en votre cœur, sur votre couche faites silence.
Ps 4, 6 : Offrez des sacrifices de justice et soyez sûrs de Yahvé.
Ps 4, 7 : Beaucoup disent : "Qui nous fera voir le bonheur?" Fais lever sur nous la lumière de ta face. Yahvé,
Ps 4, 8 : tu as mis en mon cœur plus de joie qu'aux jours ou leur froment, leur vin nouveau débordent.
Ps 4, 9 : En paix, tout aussitôt, je me couche et je dors c'est toi, Yahvé, qui m'établis à part, en sûreté.

Dieu fidèle, tu as écouté la prière du Christ, tu l'as libéré de la détresse. Ne permets pas que nos coeurs se troublent; rends-les confiants, mets en eux ta joie; et nous attendrons dans le silence et la paix, le bonheur de voir ton visage.

Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit, pour les siècles des siècles. Amen.


Le Psaume 4 en latin :
Ps 4, 01 : In finem in carminibus psalmus David
Ps 4, 02 : Cum invocarem exaudivit me Deus iustitiae meae in tribulatione dilatasti mihi miserere mei et exaudi orationem meam
Ps 4, 03 : filii hominum usquequo gravi corde ut quid diligitis vanitatem et quaeritis mendacium diapsalma
Ps 4, 04 : et scitote quoniam mirificavit Dominus sanctum suum Dominus exaudiet me cum clamavero ad eum
Ps 4, 05 : irascimini et nolite peccare quae dicitis in cordibus vestris in cubilibus vestris conpungimini diapsalma
Ps 4, 06 : sacrificate sacrificium iustitiae et sperate in Domino multi dicunt quis ostendet nobis bona
Ps 4, 07 : signatum est super nos lumen vultus tui Domine dedisti laetitiam in corde meo
Ps 4, 08 : a fructu frumenti et vini et olei sui multiplicati sunt
Ps 4, 09 : in pace in id ipsum dormiam et requiescam
Ps 4, 10 : quoniam tu Domine singulariter in spe constituisti me

Gloria Patri, et Filio, et Spiritui Sancto, sicut erat in principio, et nunc et semper, et in saecula saeculorum. Amen.



Commentaire de Saint Augustin sur le Psaume 4 de David sur : « LE VRAI BONHEUR »

Le Prophète nous montre dans ce cantique l’âme qui s’élève au-dessus des biens terrestres et périssables pour trouver en Dieu le repos et le bonheur.


1. « Le Christ est la fin de la loi pour justifier tous ceux qui croiront en lui (Rom. X, 4) »; mais cette fin a le sens de perfectionnement et non de destruction. On peut se demander si tout cantique est un psaume, ou plutôt si tout psaume ne serait pas un cantique ; s’il y a des cantiques auxquels ne conviendrait pas le nom de psaume, et des psaumes que l’on ne pourrait appeler cantiques. Mais il est bon de voir dans les Ecritures, si le titre de cantique n’indiquerait pas la joie ; et le nom de psaumes indiquerait des chants exécutés sur le psaltérion, dont se servit David, au rapport de l’histoire (I Par. XIII, 8), pour figurer un grand mystère, que nous n’approfondirons pas ici ; cela exige de longues recherches, et une longue discussion. Ecoutons aujourd’hui la parole de l’Homme-Dieu, après sa Résurrection, ou du disciple de l’Eglise qui croit et qui espère en Lui.

2. « Quand je priais, le Dieu de ma justice m’a exaucé (Ps. IV, 2) ». Ma prière, dit-il, a été exaucée par Dieu, auteur de ma justice. « Dans les tribulations, vous avez dilaté mon cœur (Ibid.), vous m’avez fait passer des étreintes de la douleur aux dilatations de la joie ; car la tribulation et l’étreinte sont le partage de l’âme, chez tout homme qui fait le mal (Rom. II, 9) ». Mais celui qui dit : « Nous nous réjouissons dans les afflictions, sachant que l’affliction produit la patience »; jusqu’à ces paroles : « Parce que l’amour de Dieu est répandu dans nos cœurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné (Rom. V, 3-5) » : celui-là n’endure point les étreintes du cœur, quoi que fassent pour les lui causer ses persécuteurs du dehors. Le verbe est à la troisième personne, quand le Prophète s’écrie : « Dieu m’a exaucé », et à la seconde, quand il dit : « Vous avez dilaté mon cœur » ; si ce changement n’a point pour but la variété ou l’agrément du discours, on peut s’étonner qu’il ait voulu d’abord proclamer devant les hommes qu’il a été exaucé, puis interpeller son bienfaiteur. Sans doute qu’après avoir dit qu’il a été exaucé dans la dilatation de son cœur, il a préféré s’entretenir avec Dieu, afin de nous montrer par là que dans cette dilatation du cœur, Dieu lui-même se répand dans notre âme qui s’entretient avec lui intérieurement. Ceci s’applique très-bien au fidèle qui croit en Jésus-Christ, et en reçoit la lumière ; mais je ne vois point comment nous pourrions l’entendre de Notre Seigneur, puisque la divine sagesse unie à son humanité, ne l’a point abandonné un instant. Toutefois, de même que dans la prière il faisait ressortir notre faiblesse plutôt que la sienne ; de même aussi, dans cette dilatation du cœur, Notre Seigneur peut parler au nom des fidèles, dont il s’attribue le rôle quand il dit : « J’ai eu faim, et vous ne m’avez pas nourri ; j’ai eu soif, et vous ne m’avez point donné à boire (Matt. XXV, 35), et le reste. De même encore Notre Seigneur peut dire : « Vous avez dilaté mon cœur », en parlant au nom de quelque humble fidèle, qui s’entretient avec Dieu dont il ressent en son âme l’amour répandu par l’Esprit-Saint qui a été donné. « Ayez pitié de moi, écoutez mes supplications (Ps. IV, 2) ». Pourquoi cette nouvelle prière, lorsque déjà il s’est dit exaucé et dilaté ? Serait-ce à cause de nous dont il est dit : « Si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l’attendons par la patience (Rom. VIII, 25) ? » ou bien demanderait-il à Dieu de perfectionner ce qui est commencé chez celui qui a cru ?

3. « Enfants des hommes, jusques à quand vos cœurs seront-ils appesantis (Ps. IV, 3) ? » Du moins, si vos égarements ont duré jusqu’à l’avènement du Fils de Dieu, pourquoi prolonger au-delà cette torpeur de vos âmes ? Quand cesserez-vous de vous tromper, sinon en présence de la vérité ? « A quoi bon vous éprendre des vanités, et rechercher le mensonge (Ibid.) ? » Pourquoi demander à des choses sans prix, un bonheur que peut seule vous donner la vérité, qui donne à tout le reste la consistance ? « Car vanité des vanités, tout est vanité. Qu’a de plus l’homme de tout le labeur dans lequel il se consume sous le soleil (Eccl. I, 2,4) ? » Pourquoi vous laisser absorber par l’amour des biens périssables ? Pourquoi rechercher comme excellents des biens sans valeur ? C’est là une vanité, un mensonge ; car vous prétendez donner la durée auprès de vous à ce qui doit passer comme une ombre.

4. « Et sachez que le Seigneur a glorifié son saint (Ps. IV, 4) ». Quel saint, sinon celui qu’il a ressuscité d’entre les morts, et qu’il a fait asseoir à sa droite dans les cieux ? Le Prophète excite ici les hommes à se détacher du monde pour s’attacher à Dieu. Si cette liaison « et sachez »paraît étrange, il est facile de remarquer dans les Ecritures, que cette manière de parler est familière à la langue des Prophètes. Vous les voyez souvent commencer ainsi : « Et le Seigneur lui dit, et la parole du Seigneur se fit entendre à lui (Ezéch., I, 3) ». Cette liaison que ne précède aucune pensée, et qui ne peut y rattacher la pensée suivante, nous montrerait la transition merveilleuse entre l’émission de la vérité par la bouche du Prophète, et la vision qui a lieu dans son âme. Ici néanmoins, on pourrait dire que la première pensée : « Pourquoi aimer la vanité et rechercher le mensonge ? » signifie : gardez-vous d’aimer la vanité, et de courir après le mensonge ; après viendrait fort bien cette parole : « Et sachez que le Seigneur a glorifié son Saint ». Mais un Diapsalma, qui sépare ces deux versets, nous empêche de les rattacher l’un à l’autre. On peut, avec les uns, prendre ce Diapsalma, pour un mot hébreu qui signifie : Ainsi soit-il ! ou avec d’autres, pour un mot grec désignant un intervalle dans la psalmodie ; en sorte qu’on appellerait Psalma le chant qui s’exécute, Diapsalma un silence dans le chant, et que Sympsalma, indiquant l’union des voix, pour exécuter une symphonie, Diapsalma en marquerait la désunion, un repos, une discontinuation. Quel que soit le sens que l’on adopte, il en résulte du moins cette probabilité, qu’après un Diapsalma le sens est interrompu et ne se rattache point à ce qui précède.

5. « Le Seigneur m’exaucera quand je crierai vers lui (Ps. IV, 4) ». Cette parole me paraît une exhortation à demander le secours de Dieu, dans toute la force de notre cœur, ou plutôt avec un gémissement intérieur et sans bruit. Comme c’est un devoir de remercier Dieu du don de la lumière en cette vie, c’en est un aussi, de lui demander le repos après la mort. Que nous mettions ces paroles dans la bouche du prédicateur fidèle, ou de notre Seigneur, elles signifient : « Le Seigneur vous exaucera quand vous l’invoquerez ».

6. « Mettez-vous en colère, mais ne péchez point (Ps. IV, 5) ». On pouvait se demander: Qui est digne d’être exaucé, ou comment ne serait-il pas inutile pour le pécheur de s’adresser à Dieu ? Le Prophète répond donc : « Entrez en colère, mais ne péchez point ». Réponse qui peut s’entendre en deux manières ; ou bien : « Même dans votre colère, ne péchez point », c’est-à-dire, quand s’élèverait en vous ce mouvement de l’âme que, par un châtiment du péché, nous ne pouvons dominer, que du moins il soit désavoué par cette raison, par cette âme que Dieu a régénérée intérieurement, afin que du moins nous fussions soumis à la loi de Dieu par l’esprit, si par la chair nous obéissons encore à la loi du péché (Rom. VII, 25). Ou bien : Faites pénitence, entrez en colère contre vous-mêmes, à cause de vos désordres passés, et ne péchez plus à l’avenir. « Ce que vous dites, dans vos cœurs », suppléez : « dites-le », de manière que la pensée complète soit celle-ci: Dites bien de cœur ce que vous dites, et ne soyez pas un peuple dont il est écrit : « Ce peuple m’honore des lèvres, et les cœurs sont loin de moi (Isa. XXIX, 13). Soyez contrits dans le secret de vos demeures (Ps. IV, 5) ». Le Prophète avait dit dans le même sens : « Dans vos cœurs », c’est-à-dire dans ces endroits secrets où le Seigneur nous avertit de prier après en avoir fermé les portes (Matt. VI, 6). Ce conseil : « Soyez contrits », ou bien recommande cette douleur de la pénitence qui porte l’âme à s’affliger, à se châtier elle-même, pour échapper à cette sentence de Dieu qui la condamnerait aux tourments, ou bien c’est un stimulant qui nous tient dans l’éveil, afin que nous jouissions de la lumière du Christ. Au lieu de : « Repentez-vous », d’autres préfèrent: « Ouvrez-vous », à cause de cette expression du psautier grec : katanugete, qui a rapport à cette dilatation du cœur nécessaire à la diffusion de la charité par l’Esprit-Saint.

7. « Offrez un sacrifice de justice, et espérez au Seigneur (Ps. IV, 6) ». Le Psalmiste a dit ailleurs : « Le sacrifice agréable à Dieu est un cœur contrit (Id. L, 19) ». Alors un sacrifice de justice peut bien s’entendre de celui qu’offre une âme pénitente. Quoi de plus juste que de s’irriter plutôt contre ses propres fautes que contre celles des autres, et de s’immoler à Dieu en se châtiant ? Ou bien, par sacrifice de justice faudrait-il entendre les bonnes œuvres faites après la pénitence ? Car le « Diapsalma » placé ici pourrait fort bien nous indiquer la transition de la vie passée à une vie nouvelle ; en sorte que le vieil homme étant détruit ou du moins affaibli par la pénitence, l’homme devenu nouveau par la régénération, offre à Dieu un sacrifice de justice, quand l’âme purifiée s’offre et s’immole sur l’autel de la foi, pour être consumée par le feu divin ou par le Saint-Esprit. En sorte que : « Offrez un sacrifice de justice et espérez dans le Seigneur », reviendrait à dire : Vivez saintement, attendez le don de l’Esprit-Saint, afin que vous soyez éclairés par cette vérité à laquelle vous avez cru.

8. Néanmoins « espérez dans le Seigneur » est encore obscur. Qu’espérons-nous, sinon des biens ? Mais chacun veut obtenir de Dieu le bien qu’il préfère, et l’on trouve rarement un homme pour aimer les biens invisibles, ces biens de l’homme intérieur, seuls dignes de notre attachement, puisqu’on ne doit user des autres que par nécessité, et non pour y mettre sa joie. Aussi le Prophète, après avoir dit : « Espérez dans le Seigneur », ajoute avec beaucoup de raison : « Beaucoup disent : Qui nous montre des biens (Ps. IV, 6) ? » discours et question que nous trouvons journellement dans la bouche des insensés et des méchants qui veulent jouir ici-bas d’une paix, d’une tranquillité que la malignité des hommes les empêche d’y trouver. Dans leur aveuglement, ils osent accuser l’ordre providentiel, et se roulant dans leurs propres forfaits, ils pensent que les temps actuels sont pires que ceux d’autrefois. Ou bien aux promesses que Dieu nous fait de la vie future, ils opposent le doute et le désespoir, et nous répètent sans cesse : Qui sait si tout cela est vrai, ou qui est revenu d’entre les morts pour nous en parler ? Le Prophète expose donc admirablement et en peu de mots, mais seulement aux yeux de la foi, les biens que nous devons chercher. Quant à ceux qui demandent : « Qui nous montrera la félicité ? », il répond : « La lumière de votre face est empreinte sur nous, ô Dieu (Ibid. 7) ». Cette lumière qui brille à l’esprit et non aux yeux, est tout le bien réel de l’homme. Selon le Prophète, « nous en portons l’empreinte », comme le denier porte l’image du prince. Car l’homme à sa création reflétait l’image et la ressemblance de Dieu (Gen. I, 26), image que défigura le péché: le bien véritable et solide pour lui est donc d’être marqué de nouveau par la régénération. Tel est, je crois, le sens que de sages interprètes ont donné à ce que dit le Sauveur, en voyant la monnaie de César : « Rendez à César ce qui est de César, et à Dieu ce qui est de Dieu (Matt. XXII, 21) », comme s’il eût dit : Il en est de Dieu comme de César, qui exige que son image soit empreinte sur la monnaie ; si vous rendez cette monnaie au prince, rendez à Dieu votre âme marquée à la lumière de sa face. « Vous avez mis la joie dans mon cœur ». Ce n’est donc point à l’extérieur que doivent chercher la joie, ces hommes lents de cœur, aimant la joie et recherchant le mensonge, mais à l’intérieur, où Dieu a gravé le signe de sa lumière. Car l’Apôtre l’a dit : « Le Christ habite chez l’homme intérieur (Ephés. III, 17)», auquel il appartient de voir cette vérité dont le Sauveur a dit : « La vérité, c’est moi (Jean, XIV, 6) ». Il parlait par la bouche de saint Paul, qui disait : « Voulez-vous éprouver le pouvoir de Jésus-Christ qui parle en moi (II Cor. XIII, 3) ? » et son langage n’était point extérieur, mais dans l’intimité du cœur, dans ce lieu secret où nous devons prier (Matt. VI, 6).

9. Mais les hommes, en grand nombre, épris des biens temporels, incapables de voir dans leurs cœurs les biens réels et solides, n’ont su que demander : « Qui nous montrera les biens ? » C’est donc avec justesse qu’on peut leur appliquer le verset suivant « Ils se sont multipliés à la récolte de leur froment, de leur vin et de leur huile (Ps. IV, 8) ». Et s’il est dit « leur froment », ce n’est pas sans raison ; car il y a aussi un froment de Dieu, « qui est le pain vivant descendu du ciel (Jean, VI, 51) ». Il y a un vin de Dieu, puisqu’ils « seront enivrés dans l’abondance de sa maison (Ps. XXXV, 9) ». Il y a aussi une huile de Dieu, dont il est dit « Votre huile a parfumé ma tête (Ibid. XXII, 5) ». Ces hommes nombreux, qui disent : « Qui nous montrera les biens ? » et ne voient pas le royaume de Dieu qui est en eux-mêmes (Luc, XVII, 22), « se sont donc multipliés par la récolte de leur froment, de leur vin et de leur huile ». Se multiplier, en effet, ne se dit pas toujours de l’abondance, mais quelquefois de la pénurie, alors qu’une âme enflammée pour les voluptés temporelles d’un désir insatiable, devient la proie de pensées inquiètes qui la partagent, et l’empêchent de comprendre le vrai bien qui est simple. C’est d’une âme en cet état qu’il est dit : « Le corps qui se corrompt appesantit l’âme, et cette habitation terrestre accable l’esprit d’une foule de pensées (Sag. IX, 15) ». Partagée par cette foule innombrable de fantômes que lui causent les biens terrestres, s’approchant d’elle sans relâche pour s’en éloigner, ou la récolte de son froment, de son vin et de son huile, elle est loin d’accomplir ce précepte : « Aimez Dieu dans sa bonté, et recherchez-le dans la simplicité de l’âme (Id. I, 1) ». Cette simplicité est incompatible avec ses occupations multiples. Mais, à l’encontre de ces hommes nombreux qui se jettent sur l’appât des biens temporels, et qui disent : « Qui nous montrera les biens » que l’on ne voit point des yeux, mais qu’il faut chercher dans la simplicité du cœur ? L’homme fidèle dit avec transport : « C’est en paix que je m’endormirai dans le Seigneur et que je prendrai mon repos (Ps. IV, 9) ». Il a droit d’espérer en effet que son cœur deviendra étranger aux choses périssables, qu’il oubliera les misères de ce monde, ce que le Prophète appelle justement un sommeil et un repos, et ce qui est la figure de cette paix que nul trouble n’interrompt. Mais un tel bien n’est point de cette vie, nous devons l’attendre seulement après la mort, comme nous l’enseignent encore les paroles du Prophète qui sont au futur, car il n’est pas dit : J’ai pris mon sommeil, mon repos ; non plus que : Je m’endors, je me repose ; mais bien : « Je dormirai, je prendrai mon repos. Alors ce corps corruptible sera revêtu d’incorruptibilité, ce corps mortel sera revêtu d’immortalité, et la mort elle-même sera absorbée dans la victoire (I Cor. XV, 54) ». De là ce mot de l’Apôtre : « Si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l’attendons par la patience (Rom. VIII, 25).

10. Aussi le Prophète a-t-il eu raison d’ajouter : « Parce que c’est vous, Seigneur, qui m’avez singulièrement affermi, d’une manière unique, dans l’espérance (Ps. IX, 10) ». Il ne dit point ici : qui m’affermirez, mais bien : « Qui m’avez affermi ». Celui-là donc qui a conçu une telle espérance jouira certainement de ce qu’il espère. L’adverbe « singulièrement », est plein de sens, car on peut l’opposer à cette foule qui se multiplie, par la récolte de son froment, de son vin et de son huile, et qui s’écrie : « Qui nous montrera les biens ? » Cette multitude périra, mais l’unité subsistera dans les saints, dont il est dit dans les Actes des Apôtres : « La multitude de ceux qui « croyaient n’avait qu’un cœur et qu’une âme (Act. IX, 32) ». Il nous faut donc embrasser la singularité, la simplicité, c’est-à-dire nous soustraire à cette foule sans nombre de choses terrestres qui naissent pour mourir bientôt, et nous attacher à ce qui est un et éternel, si nous voulons adhérer au seul Dieu, notre Seigneur.


Saint Augustin (354-430)

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